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Atelier 12 : Pourquoi le travail en équipe ne s’impose-t-il pas dans les EPLE ?

Travailler en équipe : du rôle de la confiance dans les pairs et dans la direction

par (6/02/2010)

Par Christophe HÉLOU, Professeur agrégé, sociologue

La notion d’équipe suppose la confiance et le respect dans la communauté de travail. Elle suppose une collectivisation des situations personnelles et une publicité des situations qui fait qu’un collectif de travail se construit pour dépasser la difficulté inhérente au métier. C’est cette confiance dans les pairs et la direction qui doit se construire continuellement. Si l’équipe peut donner l’impression d’exister si peu, c’est à ce niveau qu’il faut tenter d’agir.

Ce sont parfois les effets de structure mais plus encore les nécessités pratiques du travail qui produisent à penser en terme d’équipe.

Dans un rapport de similitude et de proximité avec collègues, chaque enseignant est en même temps dans un rapport d’évaluation par rapport à eux. Incapables de se percevoir soi-même dans le métier, les autres renvoient une image de soi et de la norme enseignante qui est primordiale. Le métier enseignant mettant de façon importante la personne même de l’enseignant en avant, ce qui est fragilisant plus que protecteur, les enseignants ont besoin d’être constamment dans des rapports de confiance, d’autosatisfaction, de réassurance et de soutien dans lesquels les autres collègues tiennent une place fondamentale, bien plus que tout autre acteur, que ce soit les élèves, l’administration ou les parents. Dans le même temps, la gestion individualisée de la classe et du travail produit un effet de distance fort avec les collègues. Le métier se vit surtout comme une activité individuelle qui s’insère dans un collectif qui ne le détermine pas. C’est cette réalité qui est régulièrement affirmée par les enseignants et dénoncée par maint chercheur en sciences de l’éducation et par les responsables politiques. Le côté "individualiste" des enseignants est ainsi régulièrement fustigé comme étant une des tares essentielles de l’Éducation nationale. Mais au lieu de juger d’une réalité, que les enseignants dénoncent eux-mêmes, ce qui rend absurdes les dénonciations rituelles de cette situation, il nous faut la comprendre et saisir la place qu’elle occupe dans la construction et la pérennité de l’identité professionnelle. Nous sommes ainsi plongés dans un paradoxe énorme dans lequel les enseignants disent souffrir de l’individualisation du métier et en appellent souvent eux-mêmes à l’équipe tout en se satisfaisant pratiquement de cette gestion individuelle du métier qui a un aspect protecteur. Ainsi, si tous les discours légitimes sur l’éducation intègrent la notion et la nécessité du travail d’équipe, ils butent sur une réalité dans laquelle la gestion individuelle du métier a longtemps été protectrice et de surcroît dans laquelle la dimension collective est très loin d’être absente, notamment quand les enseignants affrontent des difficultés. De façon moindre, la parole publique, tout simplement, a des effets régulateurs et constructifs par la façon dont elle mutualise les difficultés et oblige à poser ensemble les problèmes.

Au contraire, la gestion individuelle du métier est devenue plus déstabilisante et moins protectrice qu’elle ne l’a été. Ainsi, le statut de 1950 dote les enseignants d’une grande force sociale et professionnelle en minimisant les contrôles de leur activité. Dirigé formellement par une autorité administrative de proximité mais de peu de poids, des chefs d’établissements, et par une autorité pédagogique à distance mais forte qu’ils ne voient que très rarement, l’inspection, les enseignants ont plutôt vu leur travail cadré de l’intérieur, par une conscience professionnelle, que de l’extérieur par une autorité contraignante. Cette liberté pédagogique et sociale est le garant de l’autorité intellectuelle et sociale de l’enseignant. Maître dans sa classe, à condition qu’il suive minimalement les programmes et ne transgresse pas la loi, l’enseignant se trouve essentiellement face à sa conscience pour déterminer le bon travail. C’est pour cette raison que la formation est facultative, que le chef d’établissement ne peut pas entrer dans la classe d’un enseignant et que la liberté pédagogique représente un principe intangible qui protège de toutes les influences. Produit aussi de la laïcité, cette liberté pédagogique prémunit l’enseignant d’un contrôle trop exagéré de quelque tutelle que ce soit. Dans ce sens, les autres collègues représentent aussi une tutelle à laquelle il s’agit de se soustraire. On comprend que l’équipe est plutôt vue dans ce modèle comme une menace. On comprend aussi pourquoi les enseignants peuvent parler tant dans la salle des professeurs autour de la machine à café tout en restant sur leur quant-à-soi et en évitant d’institutionnaliser des lieux de parole collective et publique.

Même si ce modèle du statut protecteur reste l’architecture centrale de la pratique professionnelle, il connaît un certain épuisement qui marque d’ailleurs toutes les interrogations qui se sont faites jour sur le métier enseignant depuis une vingtaine d’années. Car l’accroissement de la difficulté à enseigner, à produire la discipline, la relativisation des savoirs, la perte de centralité des normes sont autant d’évolutions qui font que la gestion individuelle du métier est devenue moins efficiente, plus problématique et pour tout dire, plus dangereuse. La nécessité de produire localement les normes de comportement, d’apprentissage, de savoir a mobilisé de plus en plus la personne même de l’enseignant. C’est ce qu’expriment les enseignants quand ils disent que le métier est devenu "plus dur", ce qui est unanime. Face à ce durcissement, l’issue régulièrement présentée est l’équipe, pour pouvoir gérer collectivement et localement ces difficultés nouvelles de la profession. Ainsi, la parole et la gestion collective deviennent des issues là où ils ont été longtemps des menaces.

On ne parle ainsi que sous l’emprise de la nécessité d’une situation qui fait mal. En dehors de ça, c’est une gestion purement individuelle. Cette nécessité montre à quel point le "secret" ne protège pas alors même qu’il est régulièrement pratiqué par les enseignants. En fait, nous percevons par la publicité faite autour d’une situation qu’il se produit en même temps une mutualisation de la responsabilité. Nous pouvons retrouver ici les analyses du grand observateur des métiers qu’a été Everett Hughes. Ce dernier montre, dans le cas des infirmières notamment, comment le fait de rendre public un litige fonctionne comme une assurance professionnelle puisque le litige est mutualisé et devient un litige collectif dans lequel la personne impétrante s’insère simplement. Rendre public, c’est ainsi "se débarrasser" d’un problème et le transmettre à d’autres. C’est de cette façon que l’information est nécessairement une collectivisation, une sortie du particulier et une montée en généralité. En son absence, le problème reste local et individuel et la responsabilité y attenante aussi. L’information publique protège la personne individuelle de l’enseignant. Mais alors pourquoi cette pratique ne se généralise-elle pas ? C’est que l’information, pour être rendue publique, suppose que l’impétrant puisse se présenter en quasi victime, en tout cas, soit légitime à se plaindre d’une situation. Du coup, la publicité dépend de la nature du problème rencontré. Ainsi, plus le doute sur ce qui est bon à faire dans la pratique professionnelle est fort, plus la légitimité de l’action est difficile à établir, moins la publicité sera forte. Plus la dénégation de soi est forte, plus la publicité est difficile à faire tant le risque que les pairs ne soient pas solidaires est grand. La publicité est d’autant plus forte que la solidarité des collègues est assurée ou que la confiance dans sa légitimité professionnelle est forte.

Le caractère collectif du travail est souvent dû à la nécessité des affinités entre les personnes qui révèle ainsi le manque de professionnalisme dans lequel se déroule ce travail. Le travail individuel règne et ce, malgré la politique volontariste affichée dans les IUFM auprès des jeunes enseignants. Les pratiques professionnelles ne se décrètent pas et ce qui est qualifié de "pesanteur", et fait que les jeunes enseignants se comportent vite comme les autres, n’est autre que la norme professionnelle et l’ensemble des routines qui ne se modifie que lentement.


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